Décembre  2020 

     La Vie de l'autre  numéro 6

Un conte de Noël pour les petits

Le spectacle d'Annie

Mysho

À 3 ans, Annie, ma chère petite-fille, me serrait déjà la main si fortement quand on assistait à des spectacles que j’en grimaçais parfois de douleur. Je faisais pourtant tout pour garder quand même mon sourire quand ses petits doigts et ses ongles s’enfonçaient dans ma peau de grand-maman. Annie se tournait constamment les yeux vers moi pour me manifester son bonheur et, malgré la petite douleur, je riais tellement sa présence à mes côtés me faisait du bien.

 

J’avais aisément convaincu ma fille Catherine, la mère d’Annie et d’Allan qui avait à peine 9 mois, que ça lui ferait du bien de se reposer un peu ou à tout le moins de passer un peu de temps avec son tout petit pendant que moi j’emmènerais sa grande au milieu de la foule de spectateurs.

 

Annie et moi n’avons jamais arrêté par la suite de multiplier nos visites dans des salles de spectacles. Même si elle a 13 ans cette année, elle continue de chérir ces moments avec moi et elle ne s’empêche jamais d’enfoncer ses ongles dans ma peau vieillissante. Annie est si passionnée par le monde de la scène qu’aussitôt que les lumières de la salle de théâtre se ferment, que le film va commencer ou que les acrobates de cirque s’apprêtent à s’élancer et que le noir s’étend devant nos yeux, elle a besoin de moi pour canaliser ses énergies. 

 

Invariablement, les centaines de fois où elle m’accompagne dans un événement, elle trépigne, virevolte sur son banc et n’arrête pas de parler. Puis, sans cesser de regarder vers le devant de la scène, elle pressent avant tout le monde que bientôt tout va débuter. Alors, elle peine à respirer; ses genoux claques, ses joues rougissent, sa voix s’éraille et ses mains me cherchent et… oui, vous avez bien compris, ses ongles me visitent. Hi hi! J’en ris parce que cela n’est qu’un petit détail anodin, un peu souffrant peut-être pour moi, mais un mal tellement petit en comparaison de la joie que j’éprouve à passer tous ces moments avec cette jeune fille qui me fascine. Je n’ose le dire trop fort mais elle me rappelle un peu moi-même;  toute petite, je grimpais sur les épaules de mon père pour voir les musiciens, j’imitais dans ma tête toutes les chanteuses que je voyais à la télé et je dansais toute la nuit en rêvant aux ballerines davantage qu’aux princes charmants.

 

Quand Annie, en attendant le lever du rideau devant un spectacle de danse, m’a soufflé à l’oreille, en n’oubliant pas de me déchirer la peau avec ses ongles, qu’un jour elle serait sur la scène elle aussi… je l’ai regardée droit dans les yeux comme si  j’étais devant un miroir 40 ans plus tôt. J’ai vu ses yeux disparaître en même temps que toutes les lumières se sont éteintes et pendant les deux secondes où tout était noir autour de nous dans cette attente fantastique avant un spectacle, j’ai revu ma jeunesse, ma timidité et mes peurs qui m’ont empêchée de vivre le rêve qui m’inondait silencieusement. Quand les lumières se sont rallumées et que les danseurs tournoyaient devant les yeux éblouis d’Annie, je ne voyais que moi, assise dans un coin du salon, ma famille et mes amis qui jouaient et parlaient pendant que moi, j’attendais que tout le monde parte pour continuer à rêver dans ma tête, de ma vie sur scène. À partir de ce moment jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais arrêté de tout faire pour taire mes souvenirs et pour ne rien révéler de ce passé manqué. En secret, je voulais jouer sur scène et faire rire les gens, je voulais pleurer et faire pleurer, je voulais graver dans les mémoires des émotions à partager,  je voulais.... J’avais 3 ans comme Annie, puis 7, puis 11, puis 33 et toujours ce rêve non-partagé qui s’endormait au fond de moi.

 

« Mamie, mamie, Aline! »

 

« Hein quoi? » ne dis-je même pas

 

« Ça va? Pourquoi t’es tombée? Tu t’es fait mal? »

 

Le spectacle de danseurs n’était plus sur scène… tout s’était arrêté et tous les spectateurs s’étaient tournés vers moi en me dévisageant ou en s’étirant pour me voir, gisant par terre. Je ne ressentais plus rien et mon corps semblait vide autant que mon esprit… sauf ma main droite qui vibrait au rythme des serrements constants d’Annie, 13 ans. Cette douleur qu’elle savait si bien m’infliger spectacle après spectacle me rassura… je n’étais donc pas morte. Elle m’infligea une légère souffrance salvatrice tout au long du trajet vers l’hôpital où on me sauva la vie en moins de deux jours. J’avais eu un AVC, venu de nulle part, qui ne me laissa aucune séquelle mais qui changea tout dans ma vie.

 

Deux semaines plus tard,  je suis allée assister aux dernières répétitions d’Annie qui jouait dans une comédie musicale à son école. Elle avait insisté auprès de ses parents pour aller dans cette école où on peut apprendre à danser, à chanter et à se produire sur scène au milieu des cours de français, de mathématiques ou de géographie, de chimie et de physique. J’avais été aux premières loges pour voir cette jeune artiste s’épanouir. Je l’avais encouragée en la trainant partout, assister à du théâtre expérimental ou admirer ses idoles populaires et, toujours, c’est moi qu’elle voulait à ses côtés. J’avais vu en elle son amour de la scène et, même si elle avait continué à craindre un peu de plonger, elle avait apprivoisé ses peurs et elle s’était tellement améliorée de fois en fois qu’à 13 ans, elle était maintenant une artiste accomplie.

 

Sa mère et son père n’y comprenaient rien, eux qui travaillaient dans des mondes si différents : la recherche scientifique et la haute finance. Ils me regardaient parfois d’un drôle d’air comme si tout ce qui arrivait à la petite Annie était un peu de ma faute. Pourquoi avais-je mis dans la tête de cette petite fille toute cette magnificence de la présence sur scène? Est-ce qu’ils m’en voulaient? Non, pas vraiment, mais ils s’inquiétaient que ce monde de rêve que je lui avais incrusté dans la peau et dans le cœur ne lui apporte pas la joie et une carrière. Mais, intelligents et sensibles, ils ont vite réalisé que leur Annie, déjà plus aussi petite, était un être à part, une artiste qui avait su dépasser toutes les craintes pour traverser le miroir et monter sur les vrais scènes devant de vrais spectateurs.

 

C’est en pensant à tout cela, deux semaines seulement après mon curieux accident vasculaire cérébral où j’ai failli mourir devant la scène, en secret et en ne le disant même pas à mon mari adoré et à mes enfants, que je me suis inscrite à un cours de théâtre amateur. Trois mois plus tard, hier, j’ai décidé de tout avouer à ma chère Annie et je l’ai invitée à venir assister à la première représentation d’une comédie  amusante où je jouais le rôle d’une grand-maman qui se prenait pour une jeunesse et qui dansait et chantait au mépris de son âge.  Je joue avec d’autres presque vieux qui se croient encore capables de réaliser leurs rêves. Je crois même qu’on est un peu mauvais mais j’ai tellement le goût d’essayer cette folie à mon âge que j’ai décidé de texter à ma petite fille adorée.

 

« Annie, j’ai besoin de toi! »

« Mais oui, pourquoi? »  Quand je lui texte, elle répond dans la seconde.

« Qu’est-ce que tu fais vendredi soir? »

« J’sais pas… rien de spécial! »

«J’ai un billet de théâtre pour toi! »

« Comment ça UN billet! »

« Je n’ai pas besoin de billet parce que… je serai sur scène! »

 

Et je lui ai tout raconté… ma folie, mon rêve de jeunesse, mon admiration pour elle qui a su se dépasser et ma peur immense du haut de mes 66 ans, de faire une folle de moi.

 

Annie a tellement ri en apprenant que j’avais même menti à mon mari qui croyait que je faisais du bénévolat pour noël puis,  elle a compris que j’étais morte de trouille.

 

Elle est venue dans la loge, elle m’a tenue la main et c’est moi qui, à mon tour, a failli la faire saigner en lui enfonçant mes vieux ongles dans sa jeune peau d’artiste. Du haut de ses 13 ans si rebelles, elle m’a soutenue en me souriant bien installée dans les coulisses, en m’encourageant à chacune de mes sorties de scène et en me tenant la main chaque fois que j’en avais besoin.

 

Est-ce que j’ai été bonne comédienne? Est-ce que la pièce est bonne? Est-ce que tous ces vieux autour de moi qui réalisent un rêve sont vraiment des artistes? Je ne sais pas mais ce que je sais c’est que je n’oublierai jamais la fin de la représentation du lendemain où mes filles, Catherine en tête, mon garçon, ma bru et mes gendres ainsi que mes 4 petits-enfants m’ont applaudie à tout rompre pendant qu’Annie est venue me donner des fleurs sur la scène, devant tout le monde. Je l’ai serrée si fort dans mes bras et j’ai enfoncé mes ongles si creux dans sa peau que je ne sais pas comment elle a fait pour garder ce merveilleux sourire en me regardant et me saluant bien bas.

 

Dans une semaine, je redeviendrai spectatrice pour assister au nouveau spectacle d’Annie et  je serai calme et sereine car moi aussi j’ai réalisé un vieux rêve enfoui au creux de mon cœur. Merci Annie, merci la vie!

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